Le Maroni : une culture au fil de l’eau

Une enfance à Grand-Santi
Enfants de Grand-Santi

Comme je l’avais déjà mentionné dans mon précédent post, la remontée du Maroni est une expérience extrêmement enrichissante, tant du point de vue naturel que culturel. En effet, malgré l’image de parfaite virginité renvoyée par la nature sauvage et primitive, la présence humaine est relativement importante le long du fleuve, sans comparaison possible en tout cas avec le désert que représente la forêt vierge. Et force est de constater l’étonnante singularité de la société qui s’est organisée le long de ces berges.

La station service locale
La station service locale

Une frontière entre la France et le Suriname ?

Sur le papier, la géographie politique du lieu peut sembler assez simple : la rive droite du fleuve est française, la rive gauche surinamaise. Mais les choses commencent à se compliquer quand on observe les innombrables îles formées par les différents bras et méandres du fleuve. Certaines sont surinamaises, d’autres françaises, mais comment savoir ? Le voyageur néophyte s’armera donc de son passeport, prêt à passer régulièrement les postes frontières sur le fleuve, tout en restant surpris de ne pas avoir vu les guides conseiller de prendre ses papiers pour un tel périple.

Un bar-restaurant typique
Un bar-restaurant typique

Et pour cause ! Le Maroni est tout sauf une frontière, c’est même strictement l’inverse : une zone où la nationalité n’a de sens que dans le rapport entretenu avec les services administratifs nationaux, mais qui n’a certainement aucune incidence sur les rapports humains de la vie quotidienne. Tout sur le Maroni est affaire de groupes ethniques et ces groupes sont répartis de part et d’autre du fleuve, faisant fi des frontières officielles.

Le collège de Grand-Santi
Le collège de Grand-Santi

La situation est si clairement actée que le seul poste-frontière que l’on a croisé était situé à Iracoubo sur la RN1, soit à plus de 100km à l’Est du fleuve. A partir de là, les surinamais peuvent circuler librement sur le territoire français, tout comme les français peuvent circuler librement sur une large partie du territoire surinamais. L’État français est réduit dans cette zone à sa plus fondamentale expression :

  • la sécurité, principalement assurée par le 9ème RIMA,

  • l’éducation, les écoles sont la fierté des villages bordant le fleuve et concentrent souvent la plupart des investissements locaux,

  • la santé, principalement organisée autour de dispensaires rudimentaires,

  • un système social, la vie sur le fleuve est d’une si grande simplicité qu’il est souvent difficile d’accepter l’idée que nous sommes sur le territoire français.

La "banlieue" surinamaise de Maripasoula
La « banlieue » surinamaise en face de Maripasoula

La situation est d’ailleurs aussi actée par les acteurs privés. Le niveau de vie est en effet bien plus faible au Suriname qu’en Guyane. On trouve ainsi sur la rive faisant face à chaque agglomération guyanaise de taille suffisante une « banlieue » surinamaise concentrant de nombreux commerces à prix cassés. De la même manière, la quasi-totalité des 280km que nous avons remontés étaient couverts par le réseau mobile Digicel Suriname. Car bien que Digicel opère dans la région Antilles-Guyane, vous ne trouverez pas un seul habitant prêt à acquitter le prix d’un forfait français alors qu’il peut s’offrir le même pour un dixième du prix côté surinamais…

Jeunes danseuses dans un village
Jeunes danseuses dans un village

Les noirs marrons

Le Suriname – anciennement appelé Guyane hollandaise – était une colonie dotée de très importantes plantations, requérant une main d’œuvre servile toujours plus nombreuse. On estime que plus de 300 000 africains y ont été déportés (contre moins de 20 000 en Guyane française, eu égard aux difficultés déjà mentionnées d’y implanter une colonie).

Une habitation
Une habitation

Les conditions de vie dans les colonies guyanaises n’étant pas meilleures que celles dans les Antilles, le marronnage – c’est ainsi que l’on nomme le fait de fuir sa condition d’esclave – fut donc massif. Il commença dès le XVIIème siècle et, bien qu’il soit difficile d’avoir des chiffres fiables à ce propos, on estime à plusieurs milliers les noirs marrons surinamais, contre quelques centaines pour les français.

Musiciens improvisés
Musiciens improvisés

Lorsqu’ils fuyaient la colonie, les noirs marrons n’avaient d’autre possibilité que de se réfugier en pleine nature. La survie au cœur de la forêt étant pratiquement impossible, ils s’installèrent le long des fleuves où les conditions de vie étaient moins hostiles, tout étant bien sûr relatif.

L'agouti, un animal domestique
L’agouti, un animal domestique

S’il peut sembler surprenant de se cacher le long d’une voie de communication aussi ouverte qu’un fleuve, il ne faut pas oublier qu’il s’agissait de cours d’eau indomptés pour lesquels les européens ne disposaient en général ni d’embarcations adaptées, ni d’une cartographie adéquate, ni des moyens humains et financiers leur permettant de mener une véritable chasse aux noirs marrons.

Construction de pirogues
Construction de pirogues

C’est ainsi que les autorités hollandaises conclurent vers le milieu du XVIIIème siècle des pactes avec les différents groupes de fuyards déjà constitués. Ils reconnaissaient leur liberté aux noirs marrons déjà installés mais leur demandaient en échange de faire la chasse à toute nouvelle tentative de marronnage. Ceci n’empêcha pas de nouveaux groupes de se constituer mais cela ne leur facilitait pas une tâche déjà bien compliquée.

Le bois est travaillé à la hache, en pleine forêt avant d'être ramené au village.
Le bois est travaillé à la hache, en pleine forêt avant d’être ramené au village.

On trouve aujourd’hui plusieurs groupes le long du fleuve, les Saramaka, les Djuka, les Matawai, les Kwinti, les Paramaka et les Boni (aussi appelés Aluku). Si ces groupes ont eu des histoires distinctes et des relations parfois complexes, ils vivent aujourd’hui en bonne intelligence, notamment grâce à la médiation menée par le capitaine Apatou à la fin du XIXème siècle. Et bien que chaque groupe ait ses spécificités culturelles et linguistiques, on trouve suffisamment de points communs dans leurs modes de vie pour les désigner sous un seul et unique nom : les bushinenge.

Entre paganisme et christianisme
Entre paganisme et christianisme

Les bushninenge constituent aujourd’hui l’essentiel de la population du Maroni. Ils se sont rendus maîtres dans l’art de la construction de pirogues (qu’ils héritent du savoir-faire amérindien), de la navigation fluviale, de la chasse (iguanes, tatous, singes, caïmans, etc…), de la pêche et de la culture sur brûlis, les fameux abattis.

Les bushinenges sont sédentaires mais la géographie de leur occupation des berges reste assez variable au fil des décennies. On découvre ainsi régulièrement des villages abandonnés. Cela peut être dû au déclin de la population du fait de l’exode des jeunes vers les agglomérations, ou simplement à l’abandon d’une zone trop facilement inondable ou jugée insalubre.

Le château d'eau de Maripasoula
Le château d’eau de Maripasoula

Un univers coupé du monde

Il est important de comprendre que ces villages, qu’ils soient français ou surinamais, ne sont reliés à aucun réseau routier, électrique ou d’adduction d’eau potable. Les villages vivent dans un grand dénuement qui rend souvent difficile d’admettre qu’ils se situent sur le territoire national.

Quelques bourgs plus importants (Apatou, Boniville, Grand-Santi, Papaïchton et Maripasoula) concentrent les services essentiels : dispensaires, établissements scolaires, banques… mais ces endroits restent relativement modestes et presque autant coupés du monde. On n’y accède depuis les villages qu’en pirogue. Et s’ils sont reliés aux grandes villes guyanaises, ce n’est que par un réseau de longues pistes défoncées ou par voie aérienne.

Une épicerie chinoise
Une épicerie chinoise

Les épiceries chinoises

Mais depuis quelques années, les bushninenge n’ont plus besoin d’aller dans ces bourgs pour se ravitailler en produits de première nécessité, des échoppes chinoises voient en effet le jour un peu partout au fil du fleuve. Elles pratiquent des prix prohibitifs d’un point de vue métropolitain mais avoir un service d’approvisionnement 7j/7 et 24h/24 au milieu de la jungle, ça n’a pas forcément de prix…

Le village amérindien de Lessé Dédé
Le village amérindien de Lessé Dédé

Les amérindiens

Si les bushinenge constituent la quasi-totalité de la population (aux côtés de quelques métropolitains en général assignés aux postes administratifs), le fleuve est aussi habité par quelques groupes d’amérindiens natifs. On en dénombre principalement trois : les Wayana, les Teko et les Apalaï.

Si leur mode de vie a été assez largement occidentalisé, il leur reste de nombreuses traditions propres (rites, artisanat, etc…). Mais nous sommes ici bien loin des rencontres décrites par Lévi-Strauss avec des peuples amazoniens préservés de toute influence occidentale.

Une barge d'orpaillage habitable
Une barge d’orpaillage habitable

L’orpaillage

Aux côtés de ces habitants se trouvent une étrange population d’hommes de passage poursuivant l’éternelle quête du mythique l’El Dorado: les orpailleurs. On en distingue deux types : les orpailleurs légaux et les orpailleurs clandestins.

Les premiers opèrent au grand jour, soit à bord d’incroyables barges steam punk draguant les fonds du fleuve, soit sur des sites d’extraction en pleine forêt. Exilés dans la jungle à la recherche d’or, ces hommes – pour la plupart des jeunes brésiliens en quête de richesse – mènent une vie fruste bercée par le son des machines le jour et les cris des singes hurleurs la nuit, sans possibilité de vie sociale ou familiale.

Une barge légère
Une barge légère

Une vie qui peut sembler difficile mais qui n’est rien comparée à celle menée par les orpailleurs clandestins, mercenaires endurcis, sans foi ni loi arpentant le cœur de la jungle aux commandes de leurs quads. Ayant la réputation d’être d’une rare violence, il s’agit d’hommes de diverses nationalités capables de vivre dans les conditions les plus extrêmes et n’hésitant pas à avoir recours à la force si les autorités tentent de les empêcher de mener à bien leur mission. Si les journaux français s’emparent parfois du sujet à l’occasion d’une incartade, il faut bien comprendre que la tension est là-bas permanente et que les affrontements ne cessent en fait jamais véritablement.

Site d'orpaillage en forêt
Site d’orpaillage en forêt

Et au-delà de l’exploitation illégale de ressources nationales, les orpailleurs clandestins sont aussi accusés d’empoisonner les populations locales, au sens propre du fait du mercure qu’ils utilisent abondamment pour l’orpaillage, et au sens figuré du fait de nombreux faits de violence recensés sur les populations locales.

Vue paisible sur le Maroni
Vue paisible sur le Maroni

Et nous dans tout ça ?

Nous avons découvert avec fascination cette société fluviale et son mode de vie unique. Les visites de bourgs où le guide nous faisait visiter avec fierté les écoles et les dispensaires redonnaient beaucoup de sens à des missions de services publics que beaucoup en métropole s’évertuent à mépriser – voire à démanteler – oubliant leur aspect fondamental dont ont bien conscience les bushinenge, quand bien même les conditions y sont immensément plus rudimentaires que dans l’hexagone.

Et si tous les voyages dans des zones reculées de notre monde offrent cette possibilité de prise de recul sur son propre mode de vie et sur ses caprices « d’homme moderne », ce séjour en Guyane aura ceci de particulier qu’il se situe sur notre territoire national et qu’il est donc beaucoup plus difficile d’adopter une posture de relativisme culturel.

La vie dans les Antilles incite déjà à regarder la vie métropolitaine d’un autre œil, mais quelques jours sur le Maroni suffiront à regarder notre propre vie encore différemment.

Pour finir, j’avais envie de dire qu’il était temps de terminer ce poste fleuve mais j’ai déjà utilisé ce calembour il y a quelques années à propos d’un autre cours d’eau et on m’avait reproché mon lyrisme. Alors ce coup-ci, je vais me taire.

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